Il y a des rencontres qui nous marquent davantage que d'autres. Des personnes qui, derrière une apparence parfois intimidante, cachent une authenticité, une générosité et une passion qui forcent le respect. C'est exactement ce que j'ai découvert chez Karl Roy et Amy-Lee Gosselin, propriétaires du studio Génération d'Encre, en Estrie.
Je les croise à l'occasion depuis quelque temps, et chaque rencontre confirme la même impression : ce sont des gens profondément passionnés. Je dois l'avouer, lors de notre première rencontre, leur allure « bad-ass » m'a quelque peu déstabilisé. Mais cette première impression s'est rapidement dissipée. Derrière les tatouages et ce style assumé se trouvent deux personnes chaleureuses, accessibles et d'une grande simplicité.
Leur parcours est le reflet du travail, des sacrifices et de la persévérance. Aujourd'hui, leur studio, en activité depuis 2017, attire les regards et leur réputation dépasse largement les frontières de l'Estrie. Franchement, il est difficile de passer à côté de Génération d'Encre.
Originaire de Sherbrooke et fils d'un policier, Karl Roy s'est rapidement taillé une place dans le monde du tatouage. Très jeune, il découvre cet univers qui deviendra rapidement une véritable vocation. Il a toutefois commencé à tatouer à une époque où les machines à coils étaient la norme et où le matériel était beaucoup moins accessible qu'aujourd'hui. À ses débuts, Karl devait notamment souder lui-même ses aiguilles. Les aiguilles préfabriquées, déjà soudées et stérilisées, comme on les connaît aujourd'hui, étaient alors pratiquement inexistantes.
Avec les années, il développe une expertise remarquable dans le Stick and Poke, une technique encore relativement rare au Québec. Plus qu'un simple style, Karl en fait une véritable expérience. À mes yeux, son approche possède une dimension presque rituelle, où chaque séance prend une signification particulière et où le geste artisanal retrouve toute sa noblesse.
De son côté, Amy-Lee Gosselin s'est imposée dans un tout autre registre. Native de Lac-Mégantic, elle commence à tatouer en 2008 et se spécialise rapidement dans le réalisme couleur ainsi que le Black and Grey. Dès l'âge de 16 ans, elle savait que les arts la faisaient vibrer bien davantage que les parcours scolaires traditionnels.
Avec l'appui indéfectible de ses parents, elle effectue, pendant près d'un an, un aller-retour mensuel entre Lac-Mégantic et Matane afin de recevoir l'enseignement de son mentor. Cette discipline et cette détermination en disent long sur son désir de perfectionner son art.
Amy-Lee me racontait également avoir commencé sa carrière bien avant l'explosion des réseaux sociaux. À cette époque, pour découvrir un tatoueur, il fallait franchir la porte d'un studio, feuilleter les portfolios et discuter directement avec l'artiste. Il n'y avait ni Instagram ni TikTok pour consulter des centaines de réalisations en quelques minutes. Facebook n'avait pas encore révolutionné la manière dont les tatoueurs faisaient connaître leur travail et échangeaient avec leur clientèle.
En discutant avec Karl et Amy-Lee, je réalise que nous avons été témoins d'une transformation spectaculaire du milieu. Le tatouage est passé d'un univers marginal et parfois incompris à une industrie reconnue, largement démocratisée grâce aux réseaux sociaux. Les styles, les techniques, les équipements et les possibilités artistiques ont évolué à une vitesse impressionnante, repoussant constamment les limites de cet art.
Au cours d'une récente conversation, Amy-Lee m'a confié une phrase de son père qui est demeurée gravée dans ma mémoire :
« Trouve-toi un emploi que tu aimes et tu n'auras jamais l'impression de travailler. »
Ces quelques mots résument parfaitement ce qui anime Karl et Amy-Lee. Chez eux, le tatouage n'est pas un métier : c'est un mode de vie. Chaque projet est abordé avec le même enthousiasme, le même souci du détail et le même respect envers la personne qui leur confie une partie de son histoire.
Dans un milieu où les tendances passent rapidement, ils ont choisi de miser sur l'authenticité, la qualité et la relation humaine. C'est probablement ce qui explique la fidélité de leur clientèle et pourquoi leur réputation ne cesse de grandir.
Pour moi, Karl Roy et Amy-Lee Gosselin représentent parfaitement cette nouvelle génération d'artistes tatoueurs qui repoussent les limites de leur discipline tout en demeurant profondément humains.
Quand le tatouage mène au cinéma
Bien que Karl Roy et Amy-Lee Gosselin soient avant tout deux êtres humains exceptionnels que j'apprécie énormément, leur parcours a pris une direction pour le moins inattendue. Leur apparence unique, assumée et entièrement au service de leur identité artistique les a conduits vers un univers bien différent de celui du tatouage : le cinéma.
Depuis quelques années, le couple reçoit de plus en plus de propositions provenant de l'industrie du divertissement. Avec leurs visages tatoués, leur présence magnétique et leur regard hors du commun, ils incarnent naturellement des personnages qui sortent des sentiers battus. Ce qui pouvait sembler atypique est rapidement devenu leur plus grande force.
Pour explorer cette nouvelle avenue, Karl et Amy-Lee se sont inscrits auprès d'une agence de casting. Les auditions se sont rapidement enchaînées, suivies par les tournages. Un véritable effet boule de neige qui les a menés sur des plateaux de tournage d'envergure, autant au Québec qu'à l'international.
Leur image singulière attire également les médias. Plusieurs magazines spécialisés se sont intéressés à leur parcours, notamment Black Beauty, qui leur a consacré un reportage, sans compter plusieurs autres publications fascinées par leur histoire, leur mode de vie et leur vision de l'art.
Aujourd'hui, parents de quatre merveilleux enfants et membres de l'Union des artistes (UDA) et (ACTRA), Karl et Amy-Lee poursuivent leur carrière de tatoueurs tout en développant une carrière devant la caméra. Ils démontrent qu'il est possible de vivre plusieurs passions sans jamais renier la première.
Parmi les projets qui ont particulièrement retenu mon attention, il y a sans contredit Beau Is Afraid, réalisé par Ari Aster et sorti en 2023. Karl y a vécu une expérience exceptionnelle en participant à onze journées
de tournage aux côtés d'une importante équipe de production américaine. Il partage notamment l'écran avec Joaquin Phoenix dans le rôle d'un « Street Junkie », un personnage qui s'intègre parfaitement à l'univers déroutant du film.
Beau Is Afraid raconte l'histoire de Beau Wassermann, un homme anxieux et solitaire qui tente de retourner chez lui pour assister aux funérailles de sa mère. Son voyage se transforme rapidement en une odyssée aussi absurde qu'angoissante, où chaque événement semble conspirer contre lui.
Quelques apparitions récentes de Karl Roy et Amy-Lee Gosselin
· 2023 – Beau Is Afraid (film américain) — Karl Roy
· 2023 – The Recruit (série américaine, saison 1, épisode 2) — Amy-Lee Gosselin
· 2023 – Indéfendable (saison 2, épisode 100) — Amy-Lee Gosselin
· 2024 – Les Colocs Podcast (#43) — Karl Roy et Amy-Lee Gosselin
· 2024 – À cœur battant (saison 2, épisode 22) — Amy-Lee Gosselin
· 2026 – Alertes (saison 6, épisode 1) — Karl Roy
Lorsque je regarde le parcours de Karl et Amy-Lee, je ne peux m'empêcher de penser que leur histoire dépasse largement le tatouage. Ils ont fait de leur différence une signature, puis de cette signature une véritable carte de visite à l'échelle internationale.
Ils prouvent qu'en restant fidèles à eux-mêmes, sans jamais chercher à entrer dans un moule, il est possible de transformer une passion en carrière, puis une carrière en une aventure qui dépasse toutes les attentes.
Voilà pourquoi, pour moi, ils demeurent, sans l'ombre d'un doute, mon plus beau coup de cœur estrien.
Chronique de Eric Mageau XTRM
